Thierry Dussac

Como pintor ... enojado


Chaque matin, ce sont les mêmes gestes, les mêmes rituels. Thierry Dussac descend dans son “bunker”, sa bulle au sous-sol de son domicile, une cave de 22 m2, spartiate, recouverte d’un crépi blanc dans le XII ème arrondissement de Paris. Il ferme la porte, se cale dans un vieux siège maculé de tâches de peintures et s’allume un cigare - un Roméo et Juliette de préférence. Lorsqu’il n’en a pas à portée de main, il déniche un mégot de la veille dans le cendrier. Là, enveloppé dans les volutes de tabac âcre, il fixe l’immense toile en cours agrafée au mur et… il attend. Longtemps. Pas longtemps.


Cela dépend. De son humeur, du temps qu’il faut pour s’extraire du quotidien. Les courses, les factures, les enfants à emmener à l’école… Comme un passage obligé dans le sas d’un sous-marin atomique. ”Quand je descends dans mon atelier, explique-t-il, je me sens déjà comme une pile. Chargé à bloc. Mes peintures, j’y pense tout le temps. Je m’endors la veille en espérant être déjà le prochain matin pour me réfugier dans ma bulle. J’ai toujours une toile, une image en tête. Et quand tout le monde dort chez moi, il m’arrive de me relever à 2 ou 3 h du matin, et de me glisser en douce dans l’atelier pour finir ce qui tourne dans ma tête“. Mégot oublié, ou à demi écrasé dans le cendrier. Quand Thierry se sent prêt, il s’élance sur la toile. “Je sais, je bosse vite. Et je balance si cela ne me plaît pas. C’est comme ça. Je ne vais pas m’en excuser. Si je passe trop de temps sur une toile, c’est que cela ne fonctionne pas. Parfois, je m’acharne quand même, je cherche l’accident… Ce qui pourrait arriver, me surprendre”


. Sa méthode, il l’a maintenant rôdé avec les années. “Ma recherche graphique démarre bien avant de peindre. Je commence par la rencontre avec le modèle. Cette personne, il faut que je l’aime, que j’éprouve quelque chose pour elle, pour pouvoir la saisir, la “jeter” sur la toile. Ce n’est jamais la belle image qui me motive, mais toujours la relation avec le modèle, l’envie, voire la nécessité, que je ressens à vouloir le peindre.” Ce jour-là, c’est sur un portrait géant à l’encre, en noir et blanc, de sa fille Ludivine, 2 ans, que Thierry travaille. Il y a quelques mois, il mettait la dernière main à des dessins en couleurs de femmes Dalits. Des hors-castes dites ”Intouchables“, rencontrées au cours d’un voyage sur la Côte Est de l’Inde, entre Pondichéry et Madras.Auparavant, c’est à Paris, sur une série de portraits de dix patientes luttant contre des cancers du sein qu’il s’est concentré des mois durant. Prenant le temps de les rencontrer, de les connaître. Autant de sujets, autant de toiles différentes. Enfant, modèle nue, homme travesti, femme enceinte… Des corps, des visages. Surtout des visages. À chaque fois, il prend le temps de s’imprégner de ses modèles. Sortir, voir, rencontrer, puis réintégrer l’atelier, et s’y immerger. Seul.

Frédérick Rapilly, février 2011

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